Willy et sa crèche

 

Willy et sa crèche ou NOËL EN DANGER.

 

Il y a bien des années dans la ville de Haguenau quelques courageux lancèrent l'idée d'une exposition originale pour le temps de Noël. Chacun pouvait y participer, mais il fallait que les motifs exposés correspondent au récit de Noël. Les commerçants s'emparèrent de l'idée qu'ils trouvaient alléchante et prometteuse. Ils formèrent une association qui devint la célèbre FENCHA (Fédération pour Noël des Commerçants de Haguenau). On loua la grande halle aux houblons et l'on pensa immédiatement à Willy pour une immense crèche. Willy avait été cheminot, mais depuis sa retraite il s'était fait un nom par ses belles crèches, exposées ça et là dans les magasins.

Les artisans trouvèrent l'idée excellente et promirent leur soutien. De nombreux particuliers s'y joignirent pour montrer que la ville toute entière était de la partie. Les trois bergers de la ville se firent un devoir de participer puisque, comme l'on sait, leur profession était amplement représentée dans le récit de Noël. De même les charpentiers firent savoir qu'ils se proposaient - Joseph ayant été l'un des leurs - de construire toute une série de petites étables. L'affaire prit vraiment de l'ampleur dans la ville, même les professions libérales et autres (médecins, kinés, corps enseignant etc.) s'y intéressèrent.

Willy commença le premier. Il était sûr de son importance et certain de son succès. Il allait se surpasser. Le fond de sa construction serait fait avec des souches d'arbres morts qu'il arrangerait à sa façon. Un petit ruisseau coulerait à travers son paysage avec quelques ponts. Les figurines, il les ferait en terre cuite mais bien plus grandes qu'en général. Son cousin, potier à Soufflenheim, les passerait dans son four. Tout le monde se mit au travail. Ce fut une belle émulation dans cette ville du Nord de l'Alsace puisque même le curé et le pasteur citèrent en exemple cette fraternité des habitants au service de la bonne cause.

Le jour de l'inauguration arriva. On l'avait fait coïncider avec le début du temps de l'Avent. Maire en tête, conseiller général, député et même le sous-préfet, tout le monde était là. Ce fut un énorme succès. A l'entrée, les bergers dans leur enclos entourés des agneaux et leurs mères. Un ange lumineux éclairait l'entrée.

Au stand des charpentiers, on pouvait fabriquer sa mangeoire et construire une petite étable. Plus loin, les pâtissiers présentaient des crèches en chocolat, des anges en massepain et des petits moutons. Les kinés avaient imaginé, pour amuser les enfants, des balançoires en forme d'ânes et de bœufs et des cuvettes, pour masser les pieds, en forme de crèche. Les médecins avaient installé un poste de secours avec deux infirmières. Des instituteurs organisaient des jeux de piste pour les enfants à travers tout le hall.

 

Le clou fut l'arrangement de Willy sur le mur du fond. Non seulement le paysage était superbe avec ses fleurs, ses sapins et son petit ruisseau qui coulait réellement, mais il avait aussi fabriqué une étable à l'ancienne, couverte de mousse et de vraies petites tuiles. Et ses personnages! Grands, expressifs, bien conçus. Marie, couchée sur la paille, Joseph muni d'une lanterne avec une véritable bougie, les bergers avec leurs troupeaux et au loin les mages. Mais surtout l'enfant! Il semblait rayonner sous ses pauvres langes. Une merveille!

Il y avait foule, le premier jour et le suivant aussi. Les journaux ne tarissaient pas d'éloge pour la Fencha, pour les bénévoles et pour la ville où une telle animation pouvait se faire ; un exemple pour toute l'Alsace.

 

Le quatrième jour au matin, catastrophe ! L'enfant de la crèche avait disparu. Un des bergers, le premier, s'en était aperçu. Willy n'avait encore rien vu. Il en fut atterré. Etait-ce un vol dans la nuit ? Pourtant le hall était bien gardé. Quelqu'un voulait-il faire une farce ? C'était bien malvenu. Le pire, c'est qu'il ne pouvait pas remplacer le petit Jésus dont la taille était bien plus grande que ce que l'on trouvait d'habitude dans les magasins. Il courut dans toutes les boutiques de la ville pour trouver quelque chose. En vain. Déjà un enfant visiteur avait demandé à sa maman pourquoi le petit Jésus n'était pas dans sa crèche. Il fallait le signaler à la Fencha. Mais quelle honte alors ! La police, l'enquête, les questions, la curiosité des gens !

La nouvelle se répandit vite. Et arriva ce qui devait arriver : Les bergers, les premiers, annoncèrent leur retrait de l'exposition. S'il n'y avait pas d'enfant dans la crèche, tout le reste n'avait plus de sens. Eux le savaient bien, puisque les leurs avaient été envoyés à Bethléem justement pour voir l'enfant. Les charpentiers emboîtèrent le pas : inutile de continuer, si Joseph n'avait plus d'enfant à veiller. D'autres aussi se demandèrent, s'il était raisonnable et sensé de continuer. La Fencha fit des mains et des pieds pour garder son monde après un tel succès, mais elle dut concéder qu'ils n'avaient pas tort. Willy avait recouvert sa crèche d'un voile écarlate et se promenaient les yeux rougis. Pour lui c'était bien fini.

Deux jours après, les commerçants les uns après les autres s'étaient éclipsés. Non sans regret, mais avec la conviction qu'ils se conformaient ainsi à la règle initiale se tenir le plus près possible du récit des évangiles. Sans Jésus donc, pas de Noël véritable.

Ainsi prit prématurément fin une expérience singulièrement réussie dont on parla encore longtemps mais dont les principaux acteurs, très vite, se murèrent dans le silence. Dommage, vraiment dommage, mais Noël effectivement ne se fête pas sans le Christ.

D'après une histoire vraie, adaptée par le pasteur Auguste Koch (Strasbourg)

 

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